Ecriture et création

Veiller.
Proposition sonore à l’usage des personnes hospitalisées en oncologie , hématologie ou pour toutes personnes subissant des examens douloureux.

Des comédiennes et comédiens, auteurs, metteuses et metteurs en scène ont enregistré entre 3 et 10 mns de textes chacun.
La consigne : choisir un texte avec un enjeu fort : être engagé dans sa lecture, d’une façon différente que quand on lit pour soi ou quand on lit de façon académique. Il s’agit de proposer à celui ou celle qui se trouve dans une chambre de soin, des fragments d’histoires, des positions de vie, de la poésie afin que la personne soignée puisse non seulement s’extraire de sa situation pour un temps, mais aussi puisse dialoguer » avec ces voix. Car elles sont là pour créer des émotions, donner à penser, faire goûter à ce qui fait la nature de l’homme, la parole. Ce ne sont pas des enregistrements de fiction. Les podcasts existent. Ces extraits n’ont donc pas de rapport avec notre chronologie : il n’y a pas de début, milieu, fin mais véritablement un surgissement d’une présence.

18 artistes ont proposé 27 extraits de textes qu’ils ont eux-mêmes choisis, allant du roman à la poésie en passant par l’essai. Un musicien a créé la musique d’ouverture d’une durée de 2’10 et une conceptrice a réalisé le design sonore de l’ensemble de la bande d’une durée approximative de 1h50 mn.

Cet objet est un objet artistique et non thérapeutique, conçu et réalisé par une comédienne, convaincue de l’importance des textes dans le milieu hospitalier.

Il peut être gracieusement proposé par une équipe d’animation au sein de la structure hospitalière, en version CD et en version immatérielle.

Il peut aussi, à chacun d’entre vous qui devez subir un examen douloureux, ou un traitement lourd, vous être offert.

Ce texte fait entendre une voix qui prend position. C’est naturellement un travail différent de celui que j’exerce en cabinet.

Les réactions qui ont suivi les attentats de l’année 2015 m’ont placée face à deux constats :

Le premier : aujourd’hui, nous sommes devenus bien ignorants de ce qu’est une relation directe avec le transcendant.

En France, notamment, les années 70 ont commencé à montrer les aberrations d’une éducation religieuse. La chose est loin d’être apaisée. Encore aujourd’hui, être chrétien se confond souvent avec une appartenance religieuse catholique. Les souvenirs des croisades, les rigueurs des internats religieux, et maintenant les abus sexuels et psychologiques se placent immanquablement entre le témoin qui partage sa foi et l’auditeur qui fuit l’histoire religieuse.

J’ai été particulièrement atteinte par ces réactions au moment des attentats. Dans ma tristesse, dans mon dénuement, j’ai cherché à faire entendre une autre voix, autre que celle de la colère et du rejet, autre que celle des églises. La voix de quelqu’un qui a tenté de répondre aux exigences du monde et qui ne peut que constater que la vie ne se situe pas là où l’esprit de l’homme la revendique.

Le deuxième : Il m’est apparu dans le même temps l’immense hypocrisie face au concept de laïcité. Derrière ce concept aujourd’hui se cachent l’ignorance de ce qui constitue notre patrimoine spirituel, ignorance perçue comme un progrès, et le principe d’évitement : » n’en parlons pas ». Il me semble que c’est là une vraie prise de pouvoir plutôt qu’un respect des libertés. Une prise de pouvoir de la peur. La vie spirituelle nous parle de notre essence. Je ne parle pas du folklore spirituel que l’on trouve très souvent dans le développement personnel. De cette dimension spirituelle, nous en sommes plus ou moins conscients mais rejeter cette partie de l’homme revient à l’amputer d’un membre. Je me sens responsable de participer à rétablir, entretenir ce lien avec ce qui nous élève. Pourquoi fermer la porte à ceux qui sentent un appel ? A moi, il m’a fallu presque 40 ans avant de rencontrer quelqu’un qui courageusement et dans toute sa simplicité vit sa foi. C’est ça la laïcité ? Confondre l’indépendance avec la liberté, c’est ça le progrès ?

« Je ne fabrique pas ma liberté, donc je ne peux pas la contrôler. Alors que tout ce que je fabrique, je peux le contrôler de façon à ce qu’il ne me quitte jamais. Donc je vais inventer une liberté artificielle, l’appeler « indépendance » et la mettre en laisse. Et elle fera tout ce que je veux. » Donnellan citant quelqu’un dont il ne donne pas le nom…


Extrait du texte « Vivant »

« …1985 à peu près. Je suis une enfant. La terre tourne autour du soleil, tout le monde est occupé, chacun a l’air à sa place, plus ou moins bonne, mais selon des règles bien établies, à ce qu’il semble. 

Je regarde autour de moi, comme si j’étais une étrangère à cette terre. Je vis une sorte d’exil. Mais j’ignore encore la terre que j’ai laissée. J’ai une soeur et un frère et pourtant je passe des heures seule dans le champ, derrière notre maison, à la campagne. Je scrute les formes, les volumes, tout ce que l’espace me donne à voir. Je respire, fort, le plus que je peux les odeurs qui se dégagent de cette terre charentaise et de son herbe tendre du printemps, quand elle est fraîchement coupée, puis sèche et cassante de l’été -odeur de foin- viennent ensuite les moissons puis l’automne humide avec ses fleurs dont certaines me ramènent au Moyen Age, une époque évidemment inconnue de moi. Comme si dans ces longues heures d’ennui et d’observation je cherchais une réponse. Ou plutôt une explication… J’étais comme déposée là, sachant qu’il y a quelque chose à se rappeler mais ignorant quoi. D’où je viens et où c’est que je suis ? 

Moi, enfant, je sais qu’il y a une porte. Pas celle qui nous fait passer d’une pièce à l’autre dans notre maison. Non. Plutôt du genre qu’on ne voit pas, mais qu’on sait qu’elle existe. Comment demander ça aux grandes personnes ? Où est-elle ? Je me cogne aux arbres – au ciel – aux heures qui passent et qui donnent une couleur si belle aux champs qui sont le paysage de mon enfance. Oh Oui, « c’est joli ! »comme disait Genêt à Brancusi devant une de ses dernières oeuvres. 

Les feuilles, ayant perdu ou changé leur aspect, avaient l’air de choses les plus disparates, d’une aile transparente de mouche, de l’envers blanc d’une étiquette, d’un pétale de rose, mais qui eussent été empilées, concassées ou tressées comme dans la confection d’un nid. Mille petits détails inutiles me donnaient le plaisir de comprendre que c’étaient bien de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de la Gare, modifiées, justement parce-que c’étaient non des doubles, mais elles-mêmes et qu’elles avaient vieilli. Et chaque caractère nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus à terme ; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses d’or – signe, comme la lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été « en couleur » et celles qui ne l’avaient pas été – me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Du côté de chez Swann, Proust.

A chaque précision que Proust apporte à sa phrase, je sens comme une espérance : pouvoir traverser ce rideau opaque de la réalité, vivre assuré enfin que ce n’est pas la santé de ses nerfs qui le rendent si « à vif » mais l’intuition d’une vérité brûlante.. Etablir avec le plus de précisions possibles, détails qui s’ajoutent aux détails et qui tentent par là de creuser encore plus les ténèbres, établir donc une carte d’identité pour chaque élément vivant afin de le ramener à son géniteur. Comme si la tâche de Proust était de ne plus laisser orphelins et privés de signification tout ce que nos sens nous donnent à voir. Une cathédrale qui serait peut-être le marche pied vers Toi…

Je suis maintenant une adolescente et rien ne bouge. … »